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De quoi Macron est-il le nom?

hace 11 minutos
11 min de lectura

Par Gérard Prévost


Miembro del Consejo Cientifico del Observatorio

Profesor emérito de la Universidad Paris VIII, Saint-Denis

Fue director de numerosos programas sobre el Mediterráneo y el mundo árabe

 

*

 

En este artículo, el profesor Prévost analiza los factores comunes que asocian la modernidad política de España y Francia, apuntando al cambio de ciclo que se avecina tras más de cincuenta años de un modelo de Estado.


Le Ventre Législatif » (1834) d'Honoré Daumier : une satire de la dégradation du parlementarisme, en écho à l'usage systématique de l'article 49.3 et à l'affaiblissement du débat démocratique.
Le Ventre Législatif » (1834) d'Honoré Daumier : une satire de la dégradation du parlementarisme

         Pour cet article, je décris succinctement dans un premier temps les principaux éléments de la configuration sociale et politique qui prend forme dans les années 1970 en France et en Espagne pour en déduire quelques aspects comparatifs en regard des régimes politiques à l’œuvre pendant cette période, plus particulièrement les dernières années. De son côté, l’Espagne se prépare en effet à des élections générales afin de renouveler son Assemblée Nationale dans une monarchie parlementaire où le Roi ne possède aucun pourvoir législatif ni exécutif. Au même moment, après avoir connu deux empereurs, deux dynasties différentes engendrées par trois monarques et cinq républiques, la France s’engage dans la 13ème élection en 67 années du 9ème Président de la 5ème république, en application d’une constitution qui a vu les dérives autoritaires s’amplifier depuis son adoption par référendum en 1958 ; une constitution souvent comparée par nombre de constitutionnalistes avec celle d’une république de type « monarchiste » : le chef de l’État y possède tous les pouvoirs, à la fois législatifs et de contrôle d’un exécutif nommé par lui. Premier point de comparaison : bien que l’issue soit incertaine, l’extrême droite pourrait dans les deux cas accéder au pouvoir.

 

         Au-delà de leurs spécificités propres, évidemment historiques et culturelles, ces évènements se lisent sous l’apparition d’une modalité identique qui les submerge complètement : celle d’une crise de gouvernabilité majeure du fait, notamment de la mise cause des effets politiques produits par les systèmes normatifs, institutionnels et constitutionnels et des doutes quant à la leur légitimité, c’est à dire tout bonnement de la validité unanimement reconnue et acceptée jusqu’ici comme valeur sacrale de la démocratie libérale représentative occidentale : l’élection des gouvernants par le peuple.

 

Palais de l’Élysée. Paris . France
Palais de l’Élysée. Paris . France

         La 5ème république française, conçue comme État fort, devait permettre des décisions que plus personne n’était capable de prendre, à savoir administrer la défaite en Algérie comme une des phases du processus de démantèlement en cours du système impérial pour le recomposer à travers la réorganisation du capitalisme français et pour faire face au effets socio-économiques consécutifs aux migrations internes de la campagne vers la ville. Avec l’actualisation de la main d’œuvre qui s’ensuivit et l’instauration d’importantes politiques sociales, l’État s’est transformé radicalement, jusqu’à compter 5 millions de fonctionnaire. La généralisation des politiques néo-libérales et de la concurrence économique mondialisée dans les années 1970-1980, la fameuse « crise du pétrole, entraînera, sous le prétexte idéologique de l’inflation budgétaire, le premier cas de ce type très singulier de mise en crise idéologique de la gouvernabilité de l’État. La 5ème république sous gouvernance socialiste - Mitterrand-Hollande - puis macroniste depuis 2017, marque ainsi une fin de parcours qui tend à se mondialiser et dans laquelle on voit se convertir les dispositifs étatiques et gouvernementaux en régimes autoritaires.

 

         En Espagne, après 1975, il s’agissait de réorganiser l’économie espagnole par son intégration dans la construction européenne ; cela correspondait au développement économique incontournable en économie de marché capitaliste et aux intérêts revendiqués par les bourgeoisies franquistes et post franquistes, lesquelles avaient accéléré l’affaiblissement du pourvoir du dictateur dans cet objectif. En ce sens, la construction européenne ne fut pas seulement franco-allemande ; appuyé par François Mitterrand, Felipe Gonzalez en aura été un protagoniste important à partir de 1982. Il s’agissait dans le même temps de mettre définitivement entre parenthèses la guerre civile et la plonger dans l’oubli, une sorte de « réconciliation nationale » aux forceps, mais improbable, et d’éviter les résurgences nationales-régionalistes que Franco pensait avoir éradiqué au moyen d’une répression féroce et impétueuse. La politique de « mémoire historique » des deux derniers gouvernements socialistes et le travail des historiens permet d’en mesurer l’ampleur.

 

         Or, rien n’a été purgé au terme actuel de ces moments d’agitation historique. En Espagne, la couronne impériale tente de se pérenniser, plutôt symboliquement - la « mère patrie » - au titre d’un transfert linguistique et religieux qui date de la première phase de colonisation à la fin du 15ème siècle, dans un continent où toute entreprise économique de type néo-coloniale face à la concurrence des États Unis et chinoise est considérablement affaiblie. L’actualité de Ceuta, avec celle de Melilla, liée précisément à l’existence résiduelle de ces premières colonisations, celle de l’Andalousie, du Moyen-orient et des Amériques par le christianisme européen, découvre toute une série de caractéristiques socio-géopolitiques contemporaines sur lesquelles l’Espagne hésite encore à tirer un trait. Parmi ces caractéristiques, l’intensification des déplacements de population concerne désormais l’Europe et ses législations d’une façon nouvelle et singulière : ils ne résultent plus uniquement de la fuite des conditions d’existence dans le sud vers les pays qui les ont antérieurement colonisés et qui ont réalisé l’exploitation des ressources locales, ils se produisent dorénavant sous le choc anthropocène, du capitalocène disent certains écologistes, des transformations du climat et des écosystèmes terrestres.

 

         Sur le plan intérieur, l’essentialisme identitaire qui prévaut en Espagne pour caractériser « l’espagnol de souche, le vrais espagnol », qui dit « nous sommes espagnols », n’est pas parvenu à briser les volontés régionalistes et indépendantistes. D’où des problèmes constitutionnels, autrement dit politiques, gigantesques.

 

         C’est le tableau général dans lequel les deux pays se meuvent et la France avec Emmanuel Macron à sa tête. Pour le compliquer davantage, les courants politiques de Droite se sont emparés de l’IA et de l’internet, de la presse écrite et audiovisuelle, des « influenceurs » en tous genres pour leur avantage que résume la formule « post-vérité », un concept récent au service des idéologies ; c’est de ce fait un nouvel obstacle de taille pour les progressistes face au pouvoir médiatique ; ils ne peuvent plus rien proposer de cohérent pour répondre aux besoins réels des populations. La multiplication des dispositifs de fact checking n’y changent rien ; effet paradoxal, ils amplifient au contraire le phénomène. Plus encore, la détérioration du recours à la connaissance légitime, celle de la science fait bon ménage avec le transfert du conflit politique vers les prétoires des tribunaux. Le Lawfare est l’ultime avatar au service des élites pour contrecarrer les mouvements populaires et leurs organisations, dans un système judiciaire contrôlé par les magistrats « conservateurs » ; identifier politiquement les magistrats est une curiosité espagnole ; ils sont soit « conservateurs », soit « progressistes », autrement dit, on reconnaît solennellement que les décisions de justice ne sont pas seulement fondées en Droit.

 

         La post-vérité, le lawfare, constituent une aubaine pour Macron et son environnement élyséen ; c’est plus facile de trafiquer la vérité dans un monde social où l’on est préoccupé par sa survie.  Après deux mandats de cinq ans, aucune des questions en suspend qui appelaient des solutions sur la base desquelles il a pu prendre le pouvoir, n’ont été réglées ; non seulement pas une n’a fait l’objet d’une quelconque solution, mais à ces questions se sont ajoutées de nouvelles et spécialement celle de la dette publique. Macron l’a fait monter à plus de  3300 milliards d’Euros ; remarquable bilan de celui qui fut appelé un temps le « Mozart de la finance » pour avoir occupé une post d’associé-gérant à la Banque Rothschild ; elles ont été enterrées sous le poids d’une machinerie profondément ancrée dans le caractère idéologique du personnage.

 

         Il aura fallu 2022 pour apercevoir l’état de dégradation des institutions sociales et politiques, celui des libertés publiques et individuelles suite aux répressions policières et judiciaires brutales des mouvements sociaux. Se succèdent les « états d’urgence », les lois anti-immigrées, celles dites « contre le communautarisme », directement orientées vers les quartier populaires, inspirées et votées par le Parti de Marine Le Pen. Les « gilets jaunes » en ont été le champs d’expérimentation d’une violence policière inédite : une trentaine de mains arrachées, des yeux éborgnés, des milliers de personnes déférées devant les tribunaux. Dans la même veine que François Hollande avant lui sur la réforme du droit du travail. Le modèle se répète à présent lors du mouvement des lycéens et étudiants en cours malgré la dénonciation unanime des corporations de magistrats et d’avocats, de la ligue des droits de l’homme et d’une multitude d’associations et de syndicats.

 

         Les scientifiques s’indignent devant l’incompétence et l’immobilisme en regard de l’irréversibilité de la crise climatique, alors que s’annonce une immense crise financière et que Macron s’entête avec la politique de l’offre, laquelle maintient dix millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté, confirmant par ailleurs chaque année la suppression des impôts et taxes affectés jusqu’ici aux revenus et patrimoines élevés. La crise géopolitique enfin, abordée de façon macroniste, c’est à dire par la suspension de la diplomatie au profit de gesticulations verbales et de la culture de fragiles rapports de force guerriers entre les nations. La liste ne s’arrête pas là : suffisamment édifiante, on s’en contentera.

 

         Alors de quoi ce Macron là est-il le nom ? Élu au terme d’une impressionnante campagne, boostée de façon inégalée par une communication à l’américaine et financée par des oligarques français et étrangers, Macron a fait exploser le schéma des trois droites de René Rémond. Avec sa candidature et sa gestion de l’État après 2017 l’opposition droite/gauche a éclaté. Classé dans l’orléanisme au début de son mandat par une majorité de politologues, ces derniers s’accordent aujourd’hui à le peindre avec des nuances légitimistes et bonapartistes. Son  appétence pour les rois - son entrée délirante dans la cour du Louvre au soir de son élection -, au point de réussir à se faire nommer « Jupiter », est documentée : mêmes effets de manche, même langage ampoulé et vide, sauf à être truffés d’adjectifs chantés et d’éléments de langage fournis par ses communicants. Pierre Serna en a  donné une définition qui les agrège : celle de l’« extrême centre ».

 

         Sous le magister de Macron, le champ politique s’est structuré en trois blocs : le bloc composé de l’extrême droite et de la droite « dure » - celle-ci, d’abord étrangère à l’héritage gaulliste du Conseil National de la Résistance, a refait surface après mai 1968 -, le bloc central, porteur d’une identité historique centriste auto-proclamée - s’y retrouvent tous ceux qui venant de la gauche et de la droite ont rejoint le parti « En Marche » de Macron-, enfin le bloc de gauche - socialistes fidèles, communistes et insoumis-. Macron ne cherchera jamais d’alliance avec ce dernier. Même quand la gauche gagne les élections de 2024, il désignera trois ministre de droite, dont deux éjectés par motion de censure, le troisième, doit son salut au socialistes qui ne lui opposèrent pas la censure ; ce fait ayant entraîné la rupture du bloc de gauche. On perçoit le tacticisme de Macron qui ne cessera de manipuler les deux autres blocs afin de garder le leadership sur l’exécutif. Mais c’est la dissolution de 2024 qui révèle la nature politique du monsieur. Assuré de la victoire du RN, quand 27 sondages sur 27 le donnaient gagnant, il avait prévu d’offrir le poste de premier ministre au Président du RN, parti d’origine nazi, suggérant une tactique de « barrage »  dès son installation. Déjoué par les électeurs, il a nommé un Premier ministre de Droite minoritaire à sa mesure.

 

         Cet épisode politique est intéressant en se qu’il met en exergue l’analogie historique mise en scène  par Bertold Brecht de l’«irrésistible ascension d’Arturo Ui ». L’historien Johan Chapoutot l’a décrit en détail dans son livre Les irresponsables. Il y démonte le mythe d’une arrivée d’Hitler au pouvoir par les urnes : en fait, c’est le Chancelier Von Papen, nommé par le vieux revanchard du traité de Versailles du 11 novembre 1919, qui lui donne les clés du pouvoir en janvier 1933 et ceci dans un moment où le parti nazi est en pleine décrépitude électorale. On connaît la suite.

 

         L’« intelligence tactique » de Macron, tant célébrée par ses affidés, a montré ses limites mais plus encore sa dangereusité.. Depuis, des analystes et la gauche ne cessent de le dénoncer, appuyés par des études cliniques universitaires et d’auteurs réputés, descriptives des effets induits par les modes d’agir et les comportements intellectuels ou psychiques du « Président » : Jean-François Bayart (Où va la France ? : Genève 2023), Marc Endeweld (Le grand manipulateur : les réseaux secrets de Macron : Paris 2019 ou Marc Joly (La pensée perverse au pouvoir : Paris 2024), entre autres.

 

         Notons que les dérives autoritaires du Président Macron sont directement permises par la constitution de 1958, elle même inspirée par la République de Weimar. En effet, les constitutionnalistes français y ont introduit le fameux article 49.3, équivalent au 48.2 de la constitution du Reich prévu à l’origine pour répondre à une « circonstance extraordinaire » ; cependant, il sera utilisé de façon « ordinaire » de 1930 à 1932 par le Chancelier Henrich Brüning. Ignorant la majorité de gauche du parlement, il met en œuvre des politiques de déflation, coupe dans les dépenses sociales, réduit les salaires des fonctionnaires par ordonnance présidentielle d’exception, le même résultat obtenu par Macron depuis 2022 avec le recours à l’article 49.3 qui lui permet d’adopter les budgets de l’État et de la Sécurité Sociale sans vote du parlement, sauf en cas motion de censure. Plus encore, la procédure annule tout le travail parlementaire sur le budget en adoptant le texte d’origine du gouvernement.

 

         On attend maintenant l’article 16 qui lui donnerait les pleins pouvoirs pour cause de guerre en gestation, annulant ainsi la présidentielle de 2027 et lui permettrait de rester au pouvoir au-delà. Les centaines de nominations de séides aux postes clés des institutions de l’État témoignent de cette option parfois évoquée, ou bien aussi celle de savonner la planche de la gauche en prévision d’une putative arrivée pouvoir en 2027. A l’instar de Brüning, Macron a confisqué le pouvoir et entend en user à sa convenance. Rappelons que cet échappement des normes majoritaires avaient été inauguré par le congrès de Versailles de 2008 qui, à la demande de Nicolas Sarkozy et avec l’accord ud Parti Socialiste, annulait le rejet par référendum du Traité Constitutionnel Européen en 2005. Cet événement reste en outre un puissant analyseur du dépérissement du Parti Socialiste français. Tout comme le sont l’inversion du calendrier de 2002 et la réduction  du mandat du Président de 7 ans à 5 ans de 2000 par ce même parti.

 

         Il n’y a pas d’extrême centre en Espagne, mais y existe en revanche cette bizarrerie conceptuelle de la politologie espagnole et des médias en recherche d’un « centre » : c’est semble-t-il  un gage de bonne conduite, de bon programme et de bonne pratique, décerné aux partis politiques de Droite. Du coup, le Parti Populaire,  parti de Droite aux relents contre-civilisationnels néo-franquistes, se trouve ainsi souvent situé pour une part au Centre-droit et pour une autre au Centre-gauche ; l’esprit de la Droite se dilue dans les argumentaires mystificateurs à la mode autour de la « démocratie » et de la « liberté ». Et quand une organisation politique proclamée « centre » se dissout, tel Ciudadanos, ses dirigeants émigrent vers le PP ou rejoignent directement Vox qui réunit les nostalgiques de Franco :  jamais à Gauche !

 

         On y voit plus claire dans le projet de Macron après ses travaux pratiques théoriquement énoncés dans son opuscule Révolution : la France est une Société anonyme dont il serait le Président Directeur Général et son Premier Ministre le chef du personnel, gérée par des dispositifs de « nudging » tels qu’ils furent expérimentés lors de l’épidémie de Covid avec la méthode de l’auto-confinement et ses effets irrémédiables dans un espace social saturé d’inactivité et de peur. En regard de ce constat, la rébellion actuelle de la jeunesse scolarisée française, déjà annoncée par celle de 1995, s’inscrit dans l’inachèvement de 1789,  renouvelant de façon inattendue la forme des Partis, des engagements Politiques et des mouvements sociaux, de même que celle de l’État lui même dans des processus de re-construction permanente.

 

         Macron avait réussi le tour de force d’imposer un leurre : celui de porter une génération d’élites « modernistes et démocratiques en prise sur leur temps » ! Or, celles-ci se trouvent dans les mobilisations juvéniles des lycées et des étudiants français, de même dans le cas du mouvement social espagnol sur le logement et l’éducation. Face aux pouvoirs institués, le pouvoir instituant est là, opportant ses vibrations sensorielles transmises par capillarité historique.

 

         Effet retard de la pandémie ou pas, le mouvement de libération psychosomatique et physique de la jeunesse résume le bilan de 10 ans de Macron. On est en présence, comme le disait Gilles Deleuze, du surgissement lumineux de la « réalité », souterraine et volontairement dissimulée, car la société est un « phénomène » qui ne se lit pas à partir des critères habituels et convenus du libéralisme.

 

         Venant de certifier de façon officielle et définitive, ce 13 octobre, son alliance avec le parti de Le Pen pour le vote du budget d’austérité pour 2027, Emmanuel Macron aura ramené la France à sa situation d’avant 1930. Son aventure se termine par l’institution d’un régime autoritaire pré-fasciste.

    


 

Gérard Prévost est Professeur honoraire Institut Maghreb Europe Université Paris 8.

                              est auteur de : Révolution dans le Monde arabe ou la démocratie inachevée », Cagliari. 2012. Mondialisation et révolution libérale-régionaliste : Repères euro méditerranéens », ORAN, 2012. La Izquierda en su laberinto, Pueblo contra Pueblo, con Fernando Oliván  Madrid 2025.

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